10.05.2008

Amarante

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« Et bien dis donc, tu lui as sacrément remonté le moral, au Rambo Spécial ! Qu’est-ce-que tu lui as dit ?

- Heu pas grand-chose… Qu’il était courageux… De m’excuser auprès de ses hommes, et je lui ai promis que nous ne dirions rien à Jennifer.

C’était sa plus grande crainte, de mécontenter la fille de Denis Watt-Myers.

- Ah !

- Oui Alex, tu sais ce que c’est hein ! La carrière, l’avancement et tout ça ! »

Elle partit dans un fou rire, elle se moquait de moi. C’était si bon, mais des fois je m’interrogeais :

Etait-ce bien elle ou n’était-ce pas plutôt sa mère qui à travers elle…

Nous franchîmes le porche et nous trouvâmes James qui attendait devant une resplendissante Lexus habillée de différentes tonalités de gris argenté.

Wikita qui semblait bien connaître le chauffeur s’installa à la place du passager avant. James se montra très cérémonieux avec Kasey qu’il traita en fait, comme la Princesse qu’elle était.

Nous démarrâmes dans un silence impressionnant. Le chauffeur était aussi efficace que stylé.

Comme il semblait connaitre parfaitement la région et savoir exactement où trouver mes amis, je me désintéressais de la route pour mieux me concentrer sur le cours d’agronomie que me donnait Kasey…

« Bon alors, Grande Fille, en dehors du maïs, explique-moi ce que mangeaient tes ancêtres !

- Et bien, d’abord, il faut savoir que c’est dans le complexe agricole de l’Est, correspondant en gros au Sud Est des Etats Unis, que l’on trouvait la plus riche gamme de cultures.

- Ah oui ! Comme le tabac en Virginie ?

- Oui tout à fait, sauf qu’à l’époque il était beaucoup plus fort que celui d’aujourd’hui, ce qui produisait de véritables effets psychotropes…

- De la vraie drogue, c’est dingue !

- Oui, c’était un peu fort, mais il n’y avait pas que ça comme culture. On trouvait en abondance la Cucurbita pepo…

- C'est-à-dire ?

- Heu, c’est de la courge, en fait.

- Et est-ce qu’il y avait du Tournesol, pour l’huile ?

- Oui on connaissait le tournesol, mais on utilisait également Iva Annua, le sureau des marais qui possède, comme le tournesol, une graine comestible riche en huile.

- Et pour faire les galettes ?

- Et bien, en dehors du maïs, on se servait du Phalaris roseau qui est une herbacée haute d’une cinquantaine de centimètres dont les grains étaient séchés puis transformés en farine.

- Alors, c’étaient les pizzas de l’époque ?

- Oui, si tu veux ! On pouvait même les garnir avec de l’amarante commune qui a un bon gout d’épinard…

- Why not ? Il suffit d’aimer les épinards !

- Et puis pour les grosses faims, pour les gros gourmands comme toi on faisait une sorte de bouillie avec de la renouée dressée, une plante de petite taille dont les graines comestibles contiennent de l’amidon…

- Et c’était bon ?

- Hum… C’était nourrissant ! »

La leçon de choses était terminée. Kasey se redressa et prit ma main.

Elle était si mignonne dans sa petite robe noire. J’aurais aimé lui dire quelque chose en Navajo, mais c’était trop dur…

Je fermais les yeux pour me concentrer. Nos deux mains avaient maintenant la même température, la même texture, il n’y avait plus de limite.

Au bout de quelques minutes j’entendis distinctement les paroles prononcées en Athabascan, par une Kasey comme Kasey, mais ailleurs :

« Bila'ashda'ii t'áá ałtsoh yiník'ehgo bidizhchįh dóó aheełt'eego ílįįgo bee baahóchį'. Eíí hání' dóó hánítshakees hwiihdaasya' eíí binahjí˛' ahidinínłnáhgo álíleek'ehgo k'é bee ahił niidlí˛. »

J’avais compris que c’était un message de paix, de sérénité.

J’admirais les cheveux longs, noirs et soyeux de la Petite Princesse, exactement comme sa mère, Celle qui voit toutes choses.

J’embrassais sa chevelure d’un noir si intense qu’elle étincelait :

« Merci Kasey ».


Mardi 8 avril 2008

09.05.2008

Evidence

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Encore stupéfié parce que j’avais vu ou deviné… je m’approchais de Kasey.

Elle se tenait debout, à côté du loup. Elle ne disait rien mais j’étais certain qu’elle conversait avec lui depuis un moment déjà.

Quand elle me vit tout près, la bête blanche aux yeux d’or regarda la petite fille puis se leva lentement.

D’une impulsion, il se tint debout sur ses pattes arrière, il s’appuya contre la base de mon cou et me dit bonjour à sa manière, en me léchant les oreilles.

« Wikita, arrête, tu me chatouilles ! »

A chaque fois, c’était la même cérémonie, je sentais son cœur battre de bonheur.

« Kasey, tout va bien ? Tu crois que tu les as… éliminés ?... Kasey, tu étais obligée de faire ça ? »

La petite fille me regardait avec une infinie douceur. La tension qui l’habitait s’était enfuie, évanouie.

« Ils devraient savoir que Wikita est un Intouchable, tout le monde devrait le savoir… »

Je regardais autour de nous, devant la maison toute la végétation était aplatie, les arbres pliés dans un rayon de cinquante mètres. Aucune trace des hommes en noir, volatilisés…

« Mais Kasey, qu’est-ce que tu en as fait ? »

Elle me regarda, mi-surprise, mi-amusée :

« Moi, mais je n’ai rien fait, heureusement pour eux ! C’est La Toute Puissante qui les a enlevés de là, pour les protéger…

Qu’est-ce que tu croyais Alex, que Wikita serait là, tout seul, sans que la présence de Ludivine ne se fasse sentir ?

- Ah, je comprends ! J’aurais du me douter évidemment, les vacances, comme ça dans un coin perdu, évidemment… »

Je levais les yeux vers le ciel gris, un soleil voilé, une légère brise, des arbres immenses au loin, comme des cèdres rouges de Californie. Je plissais les yeux, je me disais :

« Elle est là, elle regarde, elle écoute, elle nous respire, elle…Elle. »

Kasey me prit la main :

« Ne t’en fais pas Alex, tout va bien. C’est quand même un peu les vacances, et puis…

- Oui, Kasey ?

- et bien, Jennifer est tellement, tellement heureuse de t’avoir retrouvé, en bonne santé et tout. Tu sais, elle était morte d’inquiétude, elle avait si envie de te voir, que tu la vois aussi…

- Ah oui ! Tu crois ?

- Bien sûr. Tu penses que c’est pour qui qu’elle s’est changée avant de venir nous rejoindre en bas, hein ? Tu crois que c’est pour épater tes copines ?

- Non, non bien sûr, tu as raison, Jennifer est trop… sûre d’elle… Kasey, tu crois sérieusement qu’elle… ? »

Nous partîmes vers l’entrée du parc, à la recherche de la voiture.

Au bout de l’allée donnant sur un porche en bois blanc sympathiquement vermoulu, nous reconnûmes le Commandant qui était blême, genre livide, tendance décomposé…

Le pauvre homme essayait de se redresser mais visiblement il était terrorisé par la présence de Kasey.

Il tenta de réprimer un tremblement convulsif lorsque la petite Indienne s’avança vers lui. Il devint si rouge, les veines du visage toutes gonflées que j’eus peur qu’il explose soudainement.

Kasey lui prit la main et la posa sur la tête du loup. Je savais qu’elle lui faisait passer plein de choses, dans le cerveau, partout.

L’officier supérieur finit par se détendre. Il remercia Kasey avant de se mettre au garde-à-vous et de nous saluer réglementairement.

Lundi 7 avril 2008

Two women

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« Oh lui, il n’aime que deux femmes, c’est tout ! »

Dans la pièce à côté, Jennifer laissa Jack et le Commandant Smith commenter l’incidence du réchauffement climatique sur la croissance des baleineaux, et se rapprocha du groupe des filles, manifestement Kasey parlait d’un homme qu’elle connaissait bien.

Awitelin tout sourire affirma :

« Deux femmes, ça ne peut être que tes deux mères ?

- Non, ce n’est pas à elles que je pensais !

- Deux Indiennes plus jeunes ! »

dit alors Helen avec une grimace en imaginant les deux cousines papillonnant autour d’Alex…

« Non Helen, je ne pensais pas à Hayatt et Awitelin… Bon pour vous aider, je peux avouer qu’une seule est encore vivante !

- Ah ! firent en chœur les trois femmes qui entouraient la petite Indienne.

Jennifer, se sentait un peu perturbée mais gaiement elle lança :

« Je propose Ludivine et Maryline ! »

Jennifer attendait sans attendre, la phrase de Kasey lui revenait dans la tête :

« Oh Alex, il n’aime que deux femmes, c’est tout ! »

Elle estimait que la première place revenait de droit à Ludivine, mais ensuite, ensuite…

« Moi je connais la réponse ! »

Une voix d’homme, une voix gourmande. Jack s’approchait suivi du commandant.

« Ah ! Dis-nous alors ! »

Jack regarda Kasey qui lui fit un signe d’approbation.

« Et bien je peux affirmer qu’Alex est complètement fou de Virginia Woolf et de Joyce Carol Oates »

Les filles se regardèrent désappointées puis prirent le parti d’en rire, avec le Commandant qui riait aussi, de bon cœur, sans savoir pourquoi…

Kasey se précipita vers Jennifer et l’emmena avec elle près d’une fenêtre.

« Excuse-moi Jenny, ce n’était pas très malin, mais… »

Jenny baissait la tête et regardait ses mains. Kasey voyait bien que l’illustre héritière était perturbée, presque triste, elle ajouta :

« Ne t’en fais pas, je sais qu’à sa façon il t’aime et tu ne dois pas l’oublier. Tu me pardonnes, Jenny ?

- Oui mon Ange, bien sûr ! Kasey, oh Kasey, qu’est ce que je ferais sans toi ? »

Jennifer souleva la petite fille et la serra fort dans ses bras. La vie était redevenue belle, elle avait envie de partir, d’aller lui montrer la mer, dans la maison qu’elle avait choisie pour lui.

Après des remerciements chaleureux nous quittâmes les Smith, franchement épatés par la qualité de leur accueil.

J’étais plutôt impressionné par notre moyen de transport car ma claustrophobie s’accommodait généralement mal de l’avion, petit ou gros, alors un hélico…

Le pilote nous expliqua qu’il s’agissait d’un Chinook CH-47, un hélicoptère de transport lourd, muni de deux rotors en tandem pouvant transporter 44 personnes.

La bête pesait plus de dix tonnes et les 3750 chevaux développés par chacune des deux turbines permettant à l’engin ver de gris, de foncer à 295 km/h.

C’était une vraie Ferrari ce truc là. Le bruit au décollage était un peu assourdissant, mais par contre je dois admettre que les deux rotors avant et arrière procuraient une stabilité parfaite.

"Here we go !"

Jennifer donna ses dernières recommandations à l’Aide de camp, mis à notre disposition et elle revint s’asseoir à côté de moi.

Elle posa sa main sur mon bras. Je la sentais inquiète comme une mère et excitée comme une petite fille.

« Ca ira Alex, tu vas tenir le coup ? Je sais que tu n’aimes pas trop ces engins là mais tu vas voir, on sera bientôt arrivés et…

- Déjà ? Mais on vient de partir !

- Dans vingt minutes, nous serons enfin arrivés, j’espère que tu ne seras pas déçu…

- Mais Jenny ! Comment tu peux dire une chose pareille ? Je sais que c’est impossible !

- Ah, tu crois ?

- J’en suis sûr.

- Mais tu sais, tout a été si vite, et puis tu avais disparu et j’étais si inquiète, c’était horrible ! »

Et Jennifer commençait à bafouiller, des sanglots plein la voix, des hoquets dans son corps.
Je la saisis par les épaules :

« Jennifer, regarde-moi, c’est fini maintenant.

- Ah oui ?

Oui, tu es là et je suis là. C’est tout ce qui compte.

- Oui Alex, tu as raison. »

Elle réussi à ébaucher un sourire. Je pris ses deux mains et je les embrassais avec passion.
Je me sentais si proche d’elle, comme jamais auparavant, cela me faisait presque peur.


Mercredi 7 mai 2008

Dorothy Smith

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Une femme qui lit - Jean-Jacques Henner

Bientôt, nous retrouvâmes tout le monde à l’entrée de l’Otis Air Force Base où Le Commandant Roger Smith et Dorothy, sa charmante épouse, tout de rose vêtue, rendaient les honneurs à Mademoiselle Watt-Myers.

Comme toujours, Jennifer était élégante et souriante, et comme toujours elle inspirait la déférence d’une façon incroyablement naturelle, très américaine me dis-je en moi-même.

Madame la Commandante était visiblement ravie d’avoir de la visite.

Elle semblait superviser l’ensemble des opérations et comme elle trouvait notre aéronef un brin poussiéreux, elle redemanda un nettoyage poussé et en attendant elle nous proposa de prendre le tea dans son salon de réception.

C’était une belle pièce meublée avec gout dans un style fin 19ème plutôt intéressant et je fus aussitôt attiré par les toiles de marine accrochées aux murs.

Comme je le prévoyais, le premier contact entre les deux cousines, Hayatt et Awitelin et la canadienne Helen fut extrêmement froid et bref.

Il faut dire que les deux cousines habillées par Jenny étaient resplendissantes tellement leur féminité déjà mure triomphait dans les jolies robes en mousseline, noire pour Awitelin et blanche pour Hayatt, et je ne pu m’empêcher de leur avouer :

« Les filles, vous êtes belles à croquer !

- Merci Alex, tu es trop gentil !»

Et leur sourire rayonnait sur toute la pièce. Jack aussi semblait subjugué, mais Helen entreprit de lui remettre les idées en place :

« Tu as vu, les deux spécimens qui se sont échappées de leur réserve !

- Ah, tu crois Helen ? Pourtant je trouve… que…heu

- Oui, c’est ça, elles ont des avantages à faire valoir ! On dirait deux laitières allaitantes, c’est dégoutant !

- Oui surement ma chérie, bien sûr. »

répondit Jack qui, résigné, baissait les yeux sur les petits seins frémissants d’indignation de sa compagne…

Au regard que Kasey me lança de l’autre bout de la grande pièce je réalisais qu’elle n’avait pas besoin d’être là pour tout entendre…

Même si Helen était souvent caustique, j’étais presque inquiet pour elle car je commençais à réaliser que Kasey ne connaissait aucune limite et qu’elle ne supporterait aucune injustice.

Les deux cousines étaient fascinées par Wikita. Elles avaient déjà entendu des histoires sur le Loup Blanc qui faisait le lien entre les mondes mais elles ne s’attendaient pas à le voir, ici, si près et amical et en même temps, si loin…

Kasey leur avait présenté l’animal, en précisant qu’il comprenait tout et même qu’il communiquait avec les initiés… Négligemment Hayatt lui demanda

« Et il y en a beaucoup des initiés ?

- Oui, répondit Kasey, nous sommes trois ! »

Awitelin fronça les sourcils, intriguée, elle demanda :

« Tu as combien de mères, Kasey ?

- J’ai deux mères, sœur Navajo, cela suffit ! »

Alors Awitelin devint toute blanche et poussa un profond gémissement en se prosternant aux pieds de Kasey. Hayatt, bouleversée s’agenouilla à côté de sa cousine et demanda d’une voix rauque :

« Alors, alors tu es la fille de Celle… la fille de Celle qui illumine les astres ;

- Celle qui fait pâlir le soleil »

ajouta Awitelin en regardant Hayatt qui compléta :

« Celle qui voit toutes choses… »

Kasey les regardait en souriant doucement. Elle étendit les mains vers elles, les paumes ouvertes dans leur direction :

« Oui, c’est exact, ma mère est l’Astre de l’Infini. »

Sans se retourner, elle demanda à Helen d’approcher. L’indienne Mi’kmaq, le teint livide mais l’allure décidée se joignit aux filles agenouillées, embrassa le sol devant les pieds de Kasey, et se redressa pour déclarer d’une voix claire :

"Oh Kasey tu es la fille de la Reine Noire, Ta mère se nomme Teteo Innan, elle est la Mère des dieux ! »

Dans le grand salon, le silence était d’une blancheur étourdissante.

Au bout d’un moment Kasey se retourna, les trois Indiennes se relevèrent, à côté de moi j’entendis madame Smith s’exclamer :

« C’est un prodige, mon Dieu, un véritable prodige ! »

Elle porta la main à son front et me regarda intensément, pas inquiète, curieuse. Je lui souris :

« C’est la vie Madame, c’est juste la vie !

- Bon, très bien, j’ai juste besoin d’un verre. Vous me suivez ?

- Bien sûr madame Smith, j’arrive ! »

Je commençais à la trouver attachante, cette drôle de dame.


Dimanche 4 mai 2008

Cochon fatal

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Sans hésiter une seule fois, James nous amena directement chez Léna, dans le centre de Sandwich.

Nous la trouvâmes devant la pension de famille où elle logeait, une maison en bois bleu, toute en hauteur, avec des volets blancs, son allure fraiche et curieuse évoquait une architecture scandinave.

James s’arrêta, descendit et ouvrit le coffre pour ranger les bagages. Léna monta à l’arrière avec nous, elle était radieuse, encore plus blonde que d’ordinaire.

Elle portait une magnifique robe indienne aux tons rose, mauve et violet. Elle était accompagnée d’un jeune homme souriant, Italien je crois, aussi brun qu’elle était blonde.

Les cheveux légèrement bouclés, il montrait un visage de garçon timide, derrière ses lunettes rondes. Angelo ne quittait pas Léna des yeux, il avait l’air fou amoureux.

Bien sûr, elle ne le regardait pas. La belle Ukrainienne était langoureusement excitée à l’idée d’être invitée par Jennifer, chez Jennifer.

Elle me confia très sérieusement :

« Il parait que le bateau des Watt-Myers est arrivé à Hyannis, cette nuit…

- Cette nuit, tu es sûre ? Comment…

- Ce que je peux te dire, c’est que quelqu’un l’a vu. C’est difficile de se tromper tu sais. Un grand yacht de croisière, tout noir, de près de cent mètre de long, il est facile à reconnaître !

- Mais… »

A quoi bon lui parler du bateau des Agnelli, et des autres. Léna était déjà partie, elle voguait dans une autre vie…

C’est à cet instant que je réalisais qu’elle était encore très jeune, elle avait à peine vingt deux ans et tous les jours elle avait envie de se projeter dans une nouvelle existence, pour oublier l’ancienne, sans trop de souvenirs, à part ceux d’une vie difficile.

Après un détour par le bord de mer nous fîmes halte à Sandy Neck Beach où le Montréalais Jack Dubois et son amie Mi’kmaq Helen Shafer nous attendaient sur le minuscule parking.

Le couple s’installa à l’arrière entre Kasey et moi, tandis que Lena et Angelo avaient pris la place de Wikita à l’avant.

Le loup blanc assis aux pieds de sa jeune maîtresse semblait indifférent à ces va et vient, il observait un couple de grands goélands qui se chamaillaient gaiement.

Helen, assise à ma droite était très en beauté, elle portait une robe blanche en soie naturelle qui mettait en valeur l’éclat satiné de sa peau.

Jack était en grande forme et il faisait rire tout le monde en imitant l’accent guindé de Boston.

Il était fasciné par la grande bête blanche, mais peut être à un degré moindre d’Helen qui malgré son aisance apparente était impressionnée par le loup et encore plus par Kasey en qui elle discernait une entité supérieure qui lui donnait des frissons…

Pendant le court trajet jusqu’à la base aérienne, je me laissais charmer par la voix claire et posée de Kasey qui expliquait à Jack pourquoi les populations Indiennes avaient décliné si vite après l’apparition des Européens :

« En fait, les Indiens présentaient une vulnérabilité exceptionnelle aux maladies européennes…

- Et, quelles sortes de maladie ?

- Et bien les maladies infectieuses comme la small pox, par exemple.

- Heu Kasey, tu peux expliquer… »

La petite Indienne prit la main forte et bronzée du Canadien et lui expliqua de sa voix douce et fraiche :

« Bon Jack, la small pox ou variole est une maladie infectieuse, éruptive qui est contagieuse et fréquemment mortelle.

- OK et alors pourquoi une telle vulnérabilité ?

- Et bien nous, enfin ils possédaient un système immunitaire plus restreint que celui des Européens ;

- C’est étonnant ça, c’est dû à quoi ?

- A leurs caractéristiques biochimiques qui étaient exceptionnellement homogènes à cause de la petite taille de la population initiale. »

Léna ne pu s’empêcher d’intervenir :

« Si je peux me permettre, Kasey, en d’autres termes c’est le réservoir génétique limité qui est la cause de cette immunité restreinte, c’est ça ?

- Oui, tout à fait Léna. Ainsi, par exemple la quasi-totalité des Indiens d’Amérique du Sud sont de groupe sanguin O alors que les Européens se répartissent équitablement entre le O et le A.

- Ca c’est vraiment dingue ! »

s’exclama Jack.

"Tu te rends compte Alex ?

- Yes, c’est vraiment étonnant, et je crois aussi qu’il y avait quelque chose avec les cochons, non Kasey ?

- Oui Alex. En fait, à part le chien, la dinde, le lama, le canard de barbarie, l’alpaga et le cochon d’Inde, les Indiens côtoyaient peu d’animaux domestiques.

- Pas de cochon, pas de vache ni de cheval !

- Oui Jack, il n’y avait rien de tout ça…Et cela explique pourquoi très peu des nôtres possèdent le gène permettant aux adultes de digérer le lactose présent dans le lait. »

Je ne pu retenir une exclamation :

« Incroyable ! Alors les hommes ne… Enfin… »

Kasey me regarda en souriant de bonheur. Elle savait qu’à cet instant précis j’évoquais, je désirais la merveilleuse poitrine de Ludivine, la mère dont elle était si fière.


8 avril & 2 mai 2008

07.05.2008

Machin chowder

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Rockport Harbor

« Ah, vous êtes du Maine, tout s’explique ! Je crois que le français est encore un peu parlé, là-bas, non ?

- Si Alex, vous avez tout à fait raison, c’est encore la deuxième langue maternelle, même si 90% de la population parle anglais.

Au fait, pendant que j’y pense, j’ai un petit présent pour vous, c’est trois fois rien, vous savez ! »

Je pris le paquet, recouvert d’un joli papier gris, j’étais certain que c’était un livre.

« It’s wonderful Dorothy, il ne fallait pas, quel bonheur vraiment ! »

C’était une magnifique édition datant de 1952 de Croisière, chez Marin Robert, avec un magnifique dessin à la plume en couverture.

« C’est peu de chose, mais je suis content que cela vous fasse plaisir Alex.

- Merci Dorothy, mais cette édition est très difficile à trouver surtout que maintenant « The Voyage out » a changé de nom.

Depuis une trentaine d’années, ce livre de 1915 qui était le premier vrai roman de Virginia Woolf, ne s’appelle plus Croisière, mais « La traversée des apparences » ce qui entre nous, ne veut pas dire grand-chose…

- Effectivement, c’est étrange. Bon comme nous avons fini nos verres, nous allons pouvoir rejoindre nos amis.

- Bien sûr Dorothy, permettez juste de vous embrasser pour vous remercier…

- Mais avec plaisir dit la commandante »,

en relevant ses cheveux et en me tendant la joue gauche.
Je l’embrassais chaleureusement sur les deux joues quand on entendit une voix chantante :

« Heu, si on vous dérange, on peut repasser plus tard ! »

C’étaient Hayatt et Kasey, main dans la main, qui partirent d’un immense éclat de rire.

"- Mon Dieu, que je m’amuse ! Quand nous revoyons-nous Alex ? »

Et là Dorothy Smith fut prise d’un fou rire foudroyant auquel nous nous joignirent immédiatement. J’en pleurais des larmes de rire.

Kasey vint se coller contre moi et se mit à me chatouiller le ventre :

« Ca y est tu as encore grossi, Frenchie, il va falloir que je te surveille ! Madame Smith, il va falloir arrêter de lui donner du homard et du clam chowder, les spécialités de chez vous !

Dorothy rougit. Je lui demandais :

« Qu’est-ce que c’est exactement, le machin chowder ?

- Et bien, c’est un velouté préparé avec des clams, du bacon, de la crème fraiche et des pommes de terre…

- Hum, je m’en lèche les babines !

Hayatt me regarda de ses beaux yeux noirs de biche sensuelle :

« Mais, tu sais on le prépare ici également, chez Martha’s ils le font avec des palourdes, c’est vraiment bon !

- Hayatt, tu es vraiment trop belle, aujourd’hui !

- Tu dis des bêtises Alex ! »

Elle haussa les épaules et s’éloigna pour aller inspecter les bibliothèques de la Commandante.
Dorothy me sourit :

« C’est incroyable Alex, vous savez, à chaque fois qu’on rencontre un Français, il est entouré de jolies femmes…

- Ah oui ! Je ne sais pas, ce doit être un genre de maladie !

- En tout cas il faudra que vous veniez nous voir à Rockport ! Si vous aimez le Cape Cod, la côte du Maine vous plaira, c’est encore un peu sauvage, vous verrez.

- Et il y a des phares ?

- Oui, il y a beaucoup de phares célèbres et d’ailleurs dans les années Trente, quand Edward Hopper ne travaillait pas ici, il venait souvent du côté de chez nous où il a peint : Portland Head Light et aussi The Lighthouse at two lights…

- Génial ! Des phares, je viens tout de suite ! »

Dorothy rigolait, Kasey avait rejoint Hayatt et elles regardaient un grand volume illustré.

C’était étonnant comme je me sentais proche de cette femme qui, derrière un mur d’apparences, avait conservé la spontanéité timide d’une adolescente très éveillée.

« C’est extrêmement tentant Dorothy ! Et comment fait-on pour aller chez vous, dans le grand Nord ?

- Et bien c’est simple, pour aller chez moi, depuis Boston, vous remontez la côte vers sur une centaine de miles, vous arrivez à Portland et puis vous continuez vers le Nord sur une dizaine de kilomètres et puis vous arrivez chez moi, à Rockport.

- C’est une grande ville ou…

- Oh que non Alex ! Rockport est une toute petite ville. Elle est connue uniquement pour son port de plaisance qui est fort bien abrité car il est caché au fond d’une anse.

- Donc c’est un port ?

- Oui en fait c’est une localité balnéaire qui a toujours inspiré les artistes que ce soit au début du siècle dernier et même encore de nos jours. »


Lundi 5 mai 2008

06.05.2008

Colère

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Personnellement, j’aurais bien aimé la balade champêtre en voiture, mais je savais que l’unique route nationale, l’US Highway numéro six, allant jusqu’à l’autre extrémité du Cape risquait de ne pas longer la mer…

Et puis, endurer trois voire quatre heures de trajet, séparés en deux véhicules si tout le monde venait, ne m’enchantait guère.

Finalement, l’avion c’était le plus simple… Même si j’avais un doute, la vie apparaissait si facile avec Jennifer, mais pour un avion il faut une piste, pour une piste il faut un aéroport, donc une vraie ville, donc…

Jenny se tenait devant moi, rayonnante. Elle était là et déjà autre part.

Venant d’ailleurs je reconnus une musique qui me fascinait toujours, c’était le « Don’t panic » de Coldplay.

Jennifer, dans un de ses gestes préférés, appuya les doigts de sa main droite sur mon avant bras, elle le faisait comme sans y penser, mais je savais que pour une femme comme elle, aussi experte dans la maitrise de son corps et de ses émotions, que chaque mouvement était un signe chargé de sens.

Elle me disait, je suis là, vraiment là, heureuse d’y être, avec toi. Quand je sentis ses ongles se planter dans ma peau, je la pris contre moi en la serrant fort contre mon cœur.

« Merci Jenny, merci. »

Elle se dégagea doucement et caressa ma joue.
Nous partîmes, Kasey en tête. Elle était joyeuse et elle chantait en exécutant des pas de danse, des histoires entre les chats…

Tout à coup, Kasey se figea sur le palier face au grand escalier. De toute évidence elle voyait quelque chose, un évènement imminent, elle entendait quelqu’un lui parler. Peut être… Je n’osais plus bouger.

Alors, elle sauta, elle vola par-dessus la rambarde pour atterrir en plein dans la double porte d’entrée qui vola en morceaux dans un flash de lumière, verte, phosphorescente et étincelante.

Je descendis quatre à quatre l’escalier, je franchis le seuil étonnamment propre et je vis une grande bête blanche, tranquillement assise devant la maison, entourée par une quinzaine d’hommes armés qui visiblement n’attendaient plus qu’un ordre pour tirer.

Kasey se tenait contre la fourrure soyeuse de l’animal. Elle était dans un état de fureur indescriptible. Quand je vis son visage se fermer et se durcir je ne pu m’empêcher de crier :

« Non Kasey, non ne fais pas ça ! »

La petite Indienne embrassa le museau du loup, se redressa de toute sa hauteur, les bras levés vers le ciel, les paumes dirigées contre les pauvres hommes en noir. Elle prononça quelques paroles graves en Navajo, où je compris seulement « jamais ».

Les hommes en armes se tenaient immobiles, comme sur une photo. J’avais l’impression irrésistible que Sarah et Ludivine étaient là, pour protéger, mais surtout pour calmer leur fille.

Le ciel gris noircit et un éclair le traversa. J’entendis le bruit lourd des armes qui tombaient. Les hommes vacillèrent, leur chef eut un rictus horriblement triste, puis ils partirent en arrière, comme aspirés, puis disparurent, comme effacés…

Lundi 31 mars 2008

Rockport - Maine

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Je suivis Madame Smith dans la pièce à côté. Elle avait un côté Woolfien. Plutôt grande et maigre mais relativement charpentée, genre liane-osseuse.

Elle possédait une magnifique chevelure d’un blond vénitien doré qui adoucissait la dureté de ses traits.

Quand elle me tendit mon verre de Canadian Club, ses yeux bleus comme des turquoises pétillaient de fraicheur et de vie.

« Alors comment trouvez-vous mon chez-moi, mon cher Alex ? »

Je toussais en avalant une gorgée de travers. Cette femme que j’avais crue définitivement guindée était exceptionnellement vivante, vibrante d’émotions.

Et elle s’exprimait dans un français fluide avec un accent très léger, presque …

« Vous êtes surpris Alex ?

- Oui Madame, excusez mon indiscrétion, mais êtes vous canadienne ? »

Elle rigola en me faisant signe de m’asseoir dans la bergère proche du fauteuil cannelé où elle s’était installée.

A travers la fenêtre à petits carreaux, on apercevait un petit parc ombragé qui contribuait à l’impression de sérénité que j’éprouvais dans le salon-bibliothèque de Dorothy Smith.

« Quelle merveilleuse collection de livres vous avez là, Madame, pratiquement toutes les éditions de Virginia Woolf en anglais, en allemand et en français !

- Merci, Alex. Effectivement j’en suis assez fière. Tenez, je viens juste de recevoir celui- ci qui m’a été envoyé de Chicago »

Religieusement, je pris l’ouvrage dans mes mains, sans oser l’ouvrir. La jaquette était magnifique, je reconnus immédiatement l’édition de 1931, par la Hogarth Press de « a writer’s diary » que j’avais souvent vue en photo.

Pour les inconditionnels de Virginia Woolf cette édition originale avait d’autant plus de valeur que l’éditeur était Leonard Woolf son mari et que le dessin de la couverture était de la main de sa sœur adorée, Vanessa Bell.

« Quelle émotion Madame mais qui vous a dit…

- Et bien, il y a quelque temps Mademoiselle Watt-Myers m’a parlé d’un ami français complètement toqué de Virginia, donc j’étais tellement curieuse à l’idée de vous rencontrer et…. »

Et là tout à coup, elle bloqua, il y eu comme un sanglot étouffé et elle tourna vivement la tête vers la fenêtre.

« Vous allez me trouver ridicule !

- Mais non, je vous assure, je…

- J’avais tellement peur de vous décevoir, d’avoir l’air d’une petite provinciale… Ma fille Alicia me dit tout le temps que je ressemble à une oie guindée, vous trouvez ?

- Arrêtez de dire des sottises, Dorothy, vous permettez que je vous appelle ainsi ?

Vous êtes une femme délicieuse et d’une grande gentillesse… »

Et j’ai vu encore une trace de doute dans ses yeux rougis, j’ai ajouté :

« Et vous êtes extrêmement élégante ! »

Gagné ! Elle posa les mains sur les genoux et poussa un profond soupir de soulagement. Elle passa sa main dans son épaisse chevelure dorée.

« Ah Alex, ça me fait du bien de parler avec vous. Ca me rappelle mon enfance, à Rockport dans le Maine. »


Lundi 5 mai 2008

04.05.2008

La hutte ou le hogam

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Je me laissais bercer par les douces paroles de Jenny, je m’imaginais dans une petite maison en bois, au bord d’une falaise et en bas, l’ombre argentée de baleines grises qui dansent, m’appellent et se défilent…

« Oui Jenny, c’est bien joli mais, euh, les…

- Pas de problème Trésor, il y a des chambres pour tous tes amis… Les Indiennes, Léna, ton copain James Dubois et la fille Mi’kmaq, sa copine. Ils peuvent même occuper un appartement à part, si tu préfères…

- Mais Jennifer, je croyais que…

- Tu croyais quoi, mon Chou ?

- Et bien, je ne sais pas moi, un genre de bungalow… »

A ce moment là, le rire de perles de Kasey retentit. Elle arrivait en courant :

« Alex, tu es fou comme un Français ! Tu imagines Jennifer dans un bungalow ! Et pourquoi pas une hutte ou un hogam ? »

Kasey riait, c’était si bon de la voir heureuse, éclatante de joie de vivre.

« Kasey, mon Bébé, tu as l’air toute gaite, qu’est-ce que tu pouvais bien raconter aux filles, de si comique ? Allez, dis-moi !

- Heu rien de spécial, tu sais… Je leur disais juste qu’avec un homme comme toi, elles avaient intérêt à soigner leurs pieds… »

Je ne pu m’empêcher de rire avec elle sous l’œil compatissant de Jennifer.

Les deux cousines finirent par nous rejoindre, respectueuses et intimidées et en même temps follement excitées à l’idée de partager la vie d’une des héritières les plus en vue des Etats Unis.

Jennifer attira Kasey contre elle et je fus touché par la tendresse de son geste. La petite Indienne s’abandonna dans les bras ouverts, elle souriait aux anges.

Ce mouvement me révéla la complicité existant entre elles. En fait, j’étais frappé par…, par l’indépendance de Kasey, par le fait qu’elle existe indépendamment de sa mère et de sa tante.

Kasey, médiatrice entre les mondes, entre la tradition et le progrès, entre la magie et l’industrie. Kasey était la fille de tout cela, comme Ludie et Sarah l’avaient voulu, pour qu’elle puisse choisir sa place dans la société des hommes.

Jennifer reprit naturellement la direction des opérations :

« Bon Alex, tu vas avec Kasey, bien sûr vous prenez la voiture, James se fera un plaisir de vous conduire, il connait le coin comme sa poche.

Vous allez chercher ceux qui manquent à l’appel, pendant ce temps je vais faire le point avec les filles pour voir ce qui leur manque, pour la semaine…

- Super, dit Kasey, alors nous restons une semaine ?

- C’est comme tu veux Trésor… J’ai fait réserver la propriété pour trois semaines, comme cela chacun fera comme il l’entend.
Donc c’est OK, on se retrouve dans une heure à la base aérienne, on prendra l’avion de papa, ça ira plus vite…

- Mais Jenny,

- Je sais Alex, je sais ce n’est pas très romantique, mais franchement je n’ai pas envie de subir cinq heures de voiture, qu’est-ce que vous en pensez ? »

Personne ne dit rien. J’échangeais un regard avec les filles, elles étaient aux anges, Kasey commençait à chanter.

Je me dis : c’est peut être le début du bonheur ? Je me posais tout le temps plein de questions idiotes, c’était plus fort que moi…

Lundi 31 mars 2008 - 12h54

02.05.2008

Phantom of delight

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Je me penchais vers Jennifer, J’admirais ses mains, je devinais ses pieds, bronzés, racés, bien éduqués assurément…

« Jenny, tu penses à des enfants, des fois ?

- Ca m’arrive, oui parfois, quand je ne my attends pas, entre deux spasmes d’activité aigue, je me pose quelque part, le front contre la fraicheur d’une vitre ou accoudée à une rambarde me séparant de l’océan, ça me tombe dessus, comme ça.

Je vois des images de boucles folles, de bambins qui gambadent, deux ou trois, et des cris et des fleurs qui brillent et de la joie qui pétille et…

- Si tu as une fille, tu l’habilleras comment ? »

Jenny releva la tête et prit son menton dans sa main gauche :

« Quelle question ! Mais je… l’habillerais comme moi ! »

Jennifer n’était pas une Indienne ni une déesse mais elle était extrêmement intelligente. Elle savait toujours quelle était la réponse que j’attendais, que j’espérais.

J’avais les larmes aux yeux, rien que d’imaginer une petite Jenny et surtout sa mère, et le bonheur dans les yeux de sa mère…

Dans l’air brumeux de la grande maison coloniale flottait un parfum capiteux, mélange de cannelle du Sri Lanka et de tlilxochitl, la gousse noire utilisée par les Aztèques pour parfumer le cacao, que nous appelons vanille.

D’un salon à l’autre, en suivant les lignes brisées des parquets lustrés, nous avions fait halte sur une sorte de loggia, couverte de plantes grimpantes ponctuées de fleurs mauves et blanches.

Assis sur un banc de bois gris, nous étions face à une pièce d’eau invisible des jardins. L’azur du ciel hébergeait un, deux flocons blancs qui étaient là simplement, philosophes de l’espace temps, choses de l’univers.

Sur la droite, je reconnus la voix de Kasey, son rire si étrange de beauté absolue.

Elle avait entrainé Awitelin et Hayatt, subjuguées à un tel point qu’elles étaient redevenues les étudiantes ultra-sérieuses, les doctorantes de Harvard, avides d’acquérir de nouvelles compétences, encore plus, savoir d’avantage, toujours…

Le groupe des trois Indiennes apparut dans notre champ de vision et s’approcha d’un arbre imposant.

Kasey parlait soit en anglais soit en Navajo, plus lentement pour Hayatt. Les deux jeunes femmes aux cheveux si noirs, buvaient les paroles de l’enfant qui semblait leur faire un cours de botanique :

« Pacane est le mot d’origine Algonquin désignant la noix de pécan qui est le fruit de ce pacanier qui est une sorte de noyer d’Amérique de grande taille dont le bois est très apprécié en ébénisterie… »

Puis après un instant de tête à tête avec le ciel, j’entendis Hayatt décrire la maison de sa tante :

« A colonial home …One mile from Sandy Neck Beach. Large bedroom with spacious cathedral ceiling, attached bath, sitting area, loft with twin beds…»

Awitelin ajouta :

« Don’t forget a great area for relaxing and bird watching.»

Ensuite Kasey leur parla à voix basse et alors les filles se mirent à rire par saccades, puis s’éloignèrent un peu plus loin.

Jennifer rangea son téléphone translucide, elle paraissait satisfaite.

« Bon tout est OK. J’ai la confirmation pour la maison et les services, la voiture est à notre disposition. Que veux-tu faire ? »

- Comment Jenny, qu’est-ce que tu racontes ? Explique-moi, je n’ai pas suivi… »

En fait j’étais complètement abasourdi… Bien sûr j’aurais dû anticiper, imaginer…

J’aurais du savoir que Jennifer avait compris que je souhaitais conserver mon indépendance et d’un autre côté, la petite chambre que j’occupais au dessus de l’épicerie de Sandwich, ça faisait un peu… petit !

C’est vrai, j’aurais dû savoir qu’elle me retrouverait et imaginer la suite, faire mon sac…

« Heu Jenny, il faut peut être que j’aille préparer mes affaires, que je range…

- Tu es mignon Trésor, mais nous sommes passées avec Kasey, tout est réglé, tes affaires sont dans la voiture… »

Elle jouait négligemment avec la lanière de son sac. Puis elle tourna lentement la tête vers moi et posa sa main de satin sur ma joue.

Dans ses yeux d’un vert étincelant, je reconnus la flamme de l’amour des femmes, quand elles sont nos mères, quand elles ont envie de nous donner le monde entier, et le reste…

La beauté étincelante et inaccessible de cette femme assise près de moi me rappelait les derniers vers du poème de Wordsworth cités par Virginia Woolf dans le Livre sans nom :

“She was a phantom of delight...”

Jeudi 27 mars 2008 - 13h25

16.04.2008

Ecume amère

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Dans la grosse limousine noire qui traversait Sandwich, Jennifer enlevait délicatement un long cheveu ultra blond accroché au polo noir de son père.

« Mais, tu sais papa, ce sont des choses qui arrivent avec les hommes…Un coup, ils sont là, tu te retournes… hop, ils sont partis. C’est la vie ! »

Son père éclata de rire. Il avait envie d’un cigare, mais il avait faim, aussi… Mon dieu, que d’envies ! Il sourit à sa fille :

« Tu es en beauté Jenny !

- Merci papa.

- Oui, je te trouve radieuse, comme quand tu es amoureuse…

- Ah oui ? Tiens, nous sommes déjà arrivés. J’ai réservé le restaurant où nous allons… »

Jennifer ferma les yeux en se concentrant sur ce qui allait arriver… Il fallait que ça marche.

« Viens papa, Annabelle nous attend ! »


Tout était calme, j’entendais le champ des canards marins et je savourais l’excellent caffè servi dans de grandes tasses en porcelaine blanche finement ouvragées.

« Hum, délicieux ce café, quel plaisir. C’est bien la première fois… »

Awitelin, jouait avec ses sandales ou ses pieds, ça me donnait une envie furieuse de les embrasser… Hayatt s’éclaircit la voix :

« Heu, si ça t’intéresse, car je vois que tu es amateur, et ce n’est pas la peine de rougir… Range tes pieds, toi, femme tentatrice ! »

cria-t-elle à sa cousine, en plaisantant… plus ou moins, je dirais !

« Tu disais, Hayatt ? tu parlais du café bronzé, heu bien sûr, tu disais quelque chose, hein ? non ? »

Hayatt me rit au nez :

"Je voulais simplement t’apprendre l’existence d’un endroit fabuleux … c’est le Caffe Vittoria , une institution presque centenaire, où on sert le meilleur café de Nouvelle Angleterre…

- Hum, l’écume amère m’en vient à la bouche, et c’est où, c’est au Cape ou…

- Non, c’est à Boston, tu verras, dans le quartier de la Belle Italie , c’est vraiment sympa et… »

A ce moment là, ce fut comme si une digue ou quelque chose ressemblant à un rempart de tranquillité avait brusquement cédé.

Des hommes habillés en noir, partout, grands, gesticulants, se répandirent instantanément dans tout l’espace de la maison et des jardins.

C’était comme dans un film sauf que les gars avaient bien les oreillettes et les Ray Ban noires, mais ils ne semblaient avoir aucun sens de l’humour.

Comme Awitelin osait venir au nouvelles, un charmant bouledogue blond de plus d’un mètre quatre vingt dix de haut lui répondit d’un claquant :

« It’s closed, you see, it’s over ! »

Les filles étaient consternées, quasiment révoltées. Je trouvais que cela aurait pu être amusant si tout le monde n’était pas aussi crispé…

Heureusement j’avais fini mon café, l’honneur était sauf. Awitelin était bouleversée et je voyais qu’elle avait du mal à garder son calme.

Elle insista pour vérifier l’addition et pour une histoire de banane en plus ou en moins elle se mit à grogner après le pauvre serveur puis à apostropher tout ce qui portait oreilles.

Un vieux toutou, un genre de basset rondouillard qui sortait avec ses maitres nous regardait effaré, il semblait de ne pas en revenir.

Le superman habillé en noir s’approcha sans bruit :

« Qu’est-ce qui se passe ici ? Ne bougez plus, je fais venir un officier supérieur ! »

Nous nous rassîmes, Awitelin portait toujours ses sandales à la main, Hayatt la regardait d’un air exaspéré :

« Il faut toujours que tu fasses des histoires, femme indienne, femme du sud, tu dois bien avoir du sang Mexicanos, c’est ça qui te rend instable !

- Mais oui, c’est ça, et pourquoi pas une Napolitaine pendant que tu y es !»

Elle s’énervait avec la lanière de ses sandales. Hayatt, très calme, souriant ironiquement :

« Oui, pourquoi pas ? Ca expliquerait ton caractère volcanique !

- Mais oui, c’est ça, espèce d’Iroquoise, de je ne sais pas quoi… Espèce de Yakuwe’

- Tu es tombée sur la tête Awitelin, je ne suis pas une Oneida !

- Excuse-moi ma chère, alors tu es peut être une Yakökwe, une femme Seneca ? »

Hayatt se tourna vers moi :

« Ne t’inquiètes pas Alex, c’est son quart d’heure indien, ca va passer… »

En moi même j’étais content, j’avais encore appris de nouvelles façons de dire "femme" en langue iroquoiienne, même si je trouvais peu banal qu’une Navajo comme Awitelin pratique aussi bien la langue Haudenausaunee


Lundi 17 mars 2008 - 1h45

01.04.2008

Reprise en main

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Visiblement Jennifer avait pris les choses en main. Discrètement, mais fermement elle avait fait comprendre à mes deux nouvelles amies que la récréation était finie et qu’elle récupérait son Frenchie.

Elle était si rayonnante et en même temps si simple qu’elle avait conquises les deux Indiennes qui s’extasiaient sur la féminité de sa robe à bretelles spaghetti, ceinturée à la taille avec juste des frises bleues sur le bas.

« Elle te plait Alex ?

- Quelle question mon Ange ! Je n’ai jamais vu une femme aussi élégante que toi. Ce doit être encore une petite robe Dior avec des chaussures Gucci, non ? »

J’adorais ses nu-pieds en cuir, ils me donnaient une telle envie d’embrasser ses pieds…

« Tu as raison pour les pieds, mais pas pour la robe, c’est le modèle Maiden de chez Guess…

- Ah, alors vous l’avez acheté à Orlando ? »

Les yeux d’Hayatt brillaient.

« En Floride, non je l’ai acheté près de Boston, à Cambridge… Bon, venez nous allons prendre le café avec mon père avant qu’il parte à Hyannis ! »

Je me sentais léger comme tout qu’elle soit là, c’était comme si le cours de mon rêve reprenait.

En même temps j’étais un peu intimidé à l’idée de rencontrer cet homme qui vivait sur une autre planète, dans un autre espace temps…

J’étais qui, pour mériter tout ça ? Je savais bien que je n’étais rien, juste un petit homme presque ordinaire, un peu paumé et surement dépassé par la vie…

Denis Watt-Myers était en grande conversation avec Kasey, ils parlaient des cultures de la région de Plymouth qui est aujourd’hui un grand centre de culture de cranberry, autrement dit la canneberge.

Il se montra chaleureux et hospitalier ce qui finalement pour un Américain était plutôt banal.

C’était un bel homme avec un peu une tête d’empereur romain, donc aussitôt je me dis que Jenny devait ressembler à sa mère.

Je ne sais pas si Kasey lui avait traduit mais voyant que je contemplais pensivement Jenny il me dit en souriant :

« Oui, Jennifer est tout le portrait de sa mère !

- Papa, tu exagères, je lui ressemble, mais elle, elle est vraiment belle, elle est impressionnante !

- Comme tu veux Jenny, si tu arrives à décider ton ami, tu sais où nous trouver, je pense que nous passerons la semaine sur l’île.

- Je te remercie papa mais tu sais Alex est un peu sauvage et je crois qu’il y a beaucoup trop de mondanités à Martha’s Vineyard…

- OK, OK, tu feras comme tu veux, tiens tu devrais l’emmener au MFA, le Museum of Fine Arts, de Boston, J’ai vu qu’une exposition retraçait l’œuvre d’Edward Hopper, tu sais il a beaucoup travaillé au Cape Cod et…

Bon je m’en vais, je suis en retard, je suis ravi de vous avoir rencontré, à bientôt, bon séjour parmi nous… »

Et il était parti, comme une vraie tornade.

« Et bien dis-donc Jenny, c’est quelqu’un ton père ! »

Elle posa sa tasse de tea, prit ma main, l’embrassa et la posa sur sa cuisse bronzée.

« Normal, Alex, c’est mon père ! »

Et elle éclata de rire et nous avec elle, tellement sa joie irradiait la pièce, un grand salon qui donnait sur les jardins occupés par les oiseaux qui chantaient dans la brise.


Dimanche 23 mars 2008 - 23h22

25.03.2008

Qu’est-ce qu’une femme ?

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Je trouvais que Kasey avait encore grandi. Elle devenait majestueuse, elle devenait sa mère…

« Au fait, Grande fille, tu ne m’as pas dit ce que tu faisais ici …

- Oh, tu le sais non ? Je suis venu te trouver, car elle était complètement désespérée quand elle a appris que tu avais disparu.

Elle s’imaginait des tas de choses, que tu avais été kidnappé ou bien pris dans une rixe de baleiniers, ou je ne sais quoi encore.

Comme son père devait se rendre à Hyannis, pour le week-end, je les ai accompagnés… »

Awitelin et Hayatt à moitié pétrifiées de trouille, mais le cerveau cent pour cent en alerte, s’étaient approchées avec précaution :

« Alors, c’est pour ça qu’il y a eu cette invasion belliciste, pourtant, nous ne sommes pas en guerre !

- Non bien sûr mais il y a toujours des risques et monsieur Watt-Myers est une des personnes les plus importantes du pays, donc…

- Vous, euh… tu crois que nous allons… le croiser ? … l’apercevoir ? »

Hayatt poussa sa cousine du coude :

« Voyons Awitelin, comment ose-tu ? On ne peut pas s’imposer comme ça !

- Mais Hayatt, c’est une occasion inespérée ! Tu ne te rends pas compte… Les copains, la famille ! quand on leur dira qui… »

Hayatt me regardait inquiète, ses grands yeux noirs étincelaient d’humidité.

A ce moment je me dis qu’elle était sûrement myope. J’avançais pour lui prendre la main mais je n’eus pas le temps de lui parler.

Un grand remue-ménage dans mon dos m’avertit qu’un orage approchait… Tout à coup une voix métallique s’éleva, tranchant l’air assombri du grand hall.

« Out ! Vous sortez tous ! C’est compris Commandant ? … »

Je me retournais et je vis le grand escogriffe blond qui encadrait la quinzaine d’agents spéciaux faire un mouvement en forme de courbette, aussi raide que gêné, aux pieds de l’escalier monumental desservant l’étage.

Il repartit rapide comme un serpent, la moitié des troupes l’attendait déjà sur le perron devant l’entrée principale, alors que l’autre partie des hommes en noir s’était regroupée dans le magnifique jardin auréolé de senteurs blanches.

Tout à coup je sentis la fraicheur pourpre qui avait envahi l’élégant rez de chaussée de la maison de maitre.

Awitelin et Hayatt se serrèrent contre moi.

Elles ne pouvaient s’empêcher de regarder par-dessus mon épaule. Je vis leurs yeux s’agrandir, leurs lèvres s’entrouvrir :

« Oh, quelle beauté !»

Jennifer émergeait de l’escalier, sa blondeur cuivrée resplendissait dans le contre-jour des larges baies vitrées, je ne l’avais jamais vue aussi belle, et curieusement je n’avais même pas peur.

Je pensais à la question posée par Virginia Woolf devant l’Association londonienne pour l’emploi des femmes :

Qu’est-ce qu’une femme ? Je vous assure que je l’ignore, et je pense que vous l’ignorez aussi !

« Jenny, Jenny tu es…

- Je sais, je sais mon Trésor, je suis là pour toi ! Présente-moi à tes amies qui sont tout à fait exquises. Vous savez, il a toujours eu un fort penchant pour …

- Jennifer, tu vas me faire passer pour…

- un homme qui aime les femmes ? Et bien quel mal y a t-il à cela ?

- Heu, je ne sais pas… Bon, je te présente Awitelin et Hayatt qui sont cousines et qui finissent leurs études de droit…

- A Harvard, oui, oui, je sais tout cela… »


Samedi 22 mars 2008 - 2h15

20.03.2008

Au-delà du monde

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Awitelin avait finit de rajuster ses sandales, debout dans le hall d’accueil, j’attendais l’enregistrement de mon règlement par carte bancaire.

Hayatt discutait avec le serveur pour essayer de comprendre quel genre de raz de marée venait de déferler sur l’impassible maison… Awitelin me sourit. J’avais un doute :

« Dis-moi Awi, où vas-tu chercher tous ces mots compliqués en langue Haudenausaunee ?

- Ha, ça t’intrigue, hein ? Et bien c’est tout bête, c’est comme si j’entendais une voix, et…

- Une voix d’enfant… Et tu répètes, c’est ça ?

- Oui, comment peux-tu le savoir ?

- Oh, cela me rappelle simplement une adorable petite fille en Virginie qui chantonnait une litanie…

- Et elle ressemblait à quoi ou plutôt à qui, cette enfant chanteuse ?

- Oh c’était une délicieuse petite fille blonde, mais je pense, je pense… nom d’un chien !

- Qu’est-ce que tu as ? Viens-voir Hayatt, Alex est tout blanc, quelque chose ne tourne pas rond … »

Hayatt s’approcha et me prit par le bras :

« Alex, c’est moi Hayatt, allez parle, Alex !

- C’est Ludivine, c’est l’esprit de la terre, elle a envoyé la petite fille… Kasey est là, je vous dis, les filles, c’est Kasey qui… Kasey ! Hello Kasey ! Où es-tu ? Ouh-ouh Kasey ! »

Awitelin était Navajo, elle avait compris tout de suite et était tombé à genoux.

Hayatt plantait ses griffes dans mon bras, je sentais la chaleur de ma peau écorchée. Sa voix était grave :

« Dis Alex, c’est Teteo Innan, c’est bien ça, c’est Elle n’est-ce pas ? »

Je la sentais frissonner puis elle se mit à trembler.

« Oui Hayatt, c’est Elle, la Mère des dieux, oui Hayatt, elle est là.»

A ce moment là, descendant du grand escalier en chêne vernis qui nous faisait face, une voix cristalline chantait :

« Achonhaeffti, c’est une femme en Susquehannock. Achonhaeffti, c’est une femme… »

Les petits pieds nus, les jambes légères et très bronzées… Mon cœur battait de plus en plus fort, à la folie, je ne pu m’empêcher de crier :

« Kasey, Kasey mon bébé, ma fille adorée… Oh Kasey ! »

Je sentais des larmes de joie me déborder, je ne savais plus où j’étais, je ne voyais plus qu’elle, que son visage radieux, ses longs cheveux noirs et son sourire, et quel sourire !

La petite Indienne se précipita sur moi et sauta à mon cou en me serrant si fort contre elle. Aussitôt l’intensité de sa force me prit, son odeur enveloppait mon cerveau, c’était comme respirer le parfum du soleil.

Je titubais de bonheur tout en surveillant du coin de l’œil la quinzaine de gaillards des services spéciaux qui quadrillaient le hall et qui dès l’apparition de la petite princesse s’étaient mis au garde à vous, toujours aussi impassibles et silencieux.

Je portais fièrement et je serrais délicatement Kasey contre moi :

« Tu es là, mon Ange, quel bonheur !

- Je m’ennuyais de toi Alex, tu sais ? Mais pourquoi elles sont à genoux tes copines, hein c’est drôle ça ?

- Et bien, c’est tellement…

- Ah oui, j’ai compris, elles ont peur de Maman, c’est ça… »

Kasey posa les pieds sur le sol et se mit à chanter en se dirigeant vers les deux jeunes femmes.

Elle étendit les deux mains au dessus des chevelures noires et alors, je fus suffoqué par l’émotion, car je revis exactement la même scène que j’avais souvent vécue avec Ludivine :

Les deux Indiennes se prosternèrent et embrassèrent avec dévotion les pieds de Kasey.

La petite fille était immobile comme une statue, mais j’avais trop souvent vu sa mère dans cette situation et j’étais sûr, je savais qu’elle était en train de leur parler, de leur transmettre une infinité de mots, d’images et de sons.

Puis, la fille de Teteo Innan se retourna et revint lentement vers moi. Son visage apaisé était celui d’une femme qui sait où elle va.

Derrière elle, Awitelin et Hayatt s’étaient relevées et se tenaient par la main. Elles se mirent à chanter :

« Ontehtian, c’est une femme en Wendat. Ontehtian, c’est une femme… »

Mercredi 19 mars 2008 - 2h03

18.03.2008

Exquisite

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Je suivis Hayatt à l’intérieur de la grande maison blanche.

Nous traversâmes le hall du rez de chaussée pour nous installer dans un des somptueux jardins qui donnaient à l’arrière de la maison un air enchanté.

Notre table était abritée par une tonnelle de rosiers blancs, autour de nous je respirais le parfum des bougainvilliers et des jasmins.

Les filles s’étaient arrêtées en chemin pour saluer un homme d’âge mur, bien charpenté dont le visage hâlé était entouré de longs cheveux gris.

Il avait un rire sonore et semblait se moquer de la sage jeune femme qui l’accompagnait.

C’était peut être un marin renommé ou un écrivain ami de la nature, ou bien… En fait, ça ne m’intéressait pas.

J’avais connu ou approché beaucoup de célébrités, hommes politiques et artistes et je n’y avais trouvé aucun intérêt, j’avais juste gardé un souvenir ému du derrière de deux Sophie, vous avouerez que c’est peu, mais après tout ce n’était pas complètement rien…

Je devais sourire en regardant la carte à laquelle je ne comprenais pas grand-chose, mais je m’en fichais, je me sentais bien, le ciel était d’un bleu sincère et un soupçon de brise marine me rafraichissait les neurones.

Hayatt me conseilla une spécialité de la maison :

« Eggs Benedict with lobster. Tu verras, Alex, les œufs préparés par Annabelle avec le homard, c’est exquisite !

- OK guyette, si tu le dis ! »

Jim le débonnaire serveur vint prendre notre commande complétée par du bacon et des échantillons de saucisses et de poisson séchés à l’ancienne.

J’insistais pour gouter les Belgian waffle with fresh fruit :

« ce n’est pas grave les filles, si vous n’aimez pas les gaufres, moi je les adore, donc vous mangerez les fruits, vous verrez ça sera très bien pour votre régime !

- Un régime, quel régime ! Je n’en ai pas besoin »

dit Awitelin en croisant ses belles jambes ultra bronzées et en se penchant vers sa cousine qui était assise entre nous deux :

« Par contre Hayatt, regarde là, on croirait qu’elle est enceinte tellement sa…, euh, ses pare-chocs sont… proéminents ! »

Et elle pouffa de rire en donnant une tape sur la cuisse nacrée d’Hayatt.

« Tu exagères, Indienne du désert, tu es trop jalouse ! Bon j’ai peut être deux-trois kilos à perdre, mais on verra ça à la rentrée… »

Elle me regarda, l’air boudeur :

« Alex, c’est vrai que je suis si laide que ça, dis Alex ? »

Je pris sa main droite et je l’embrassais tendrement.

« Ne dis pas de bêtises Yayath, tu sais bien que tu es belle comme l’amour, d’ailleurs vous êtes deux véritables beautés et vous le savez très bien, je crois !

Au fait, les filles, c’était qui le poète avec les cheveux longs ?

- Monsieur Barnes, Steve Barnes, un de nos professeurs d’économie à Harvard, un homme très brillant »

Hayatt me regarda :

« il écrit des choses très intéressantes sur les PMA, les pays les moins avancés et ses thèses sur le micro-développement commencent à influencer le FMI…

- Ca c’est vraiment bien, j’ai une grande admiration pour les économistes américains qui se situent toujours dans le réel et le concret, ça me change…

- Mais, intervint Awitelin, le seul intérêt de l’économie, c’est l’action, non ? »

Je ne pu m’empêcher d’éclater de rire et je faillis m’étrangler avec une mini saucisse aux herbes :

« Awitelin, tu as entièrement raison, mais tu sais dans le pays étrange ou j’habite, l’économie est devenue une science morte, confisquée par des fonctionnaires socialistes qui sont terrorisés par des notions aussi révoltantes que : marché, capitalisme, entreprise, travail, bénéfices…

- Ah et toi, tu…

- Et bien je résiste, je fais le show pour l’économie de marché, mais c’est peine perdue, les petits Français sont conditionnés tous petits, à l’école mais aussi par nos pauvres médias et ils ne jurent que par la protection de l’Etat car ils n’ont pas les outils pour comprendre l’évolution du monde…. »

Hayatt posa sa main si douce sur ma cuisse, j’étais en short, moi aussi.

Elle s’amusait avec les poils de mes jambes. Son expression était sérieuse, sa voix légèrement rauque :

« Mais tu ne te décourages jamais, tu n’as pas envie de tout laisser tomber parfois, de…partir ? »


Samedi 15 mars 2008 - 1h15

17.03.2008

Légère coïncidence

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« Pas mauvaises ces gaufres-là, hein les tropical girls ! »

Un blanc.

Awitelin avait la bouche pleine et Hayatt était songeuse. Heureusement qu’elles ne sont pas armées !

Je crois que je devrais arrêter de balancer des bêtises à tort et à travers. Déjà qu’au pays, je reste largement incompris, alors ici, mon humour au quatrième degré…

« Bon et bien c’était délicieux, il n’y a que le café, hein, c’est pas grave on ira le boire à New York, un coup de jet privé, et hop à nous l’amaretto et le capuccino ! »

Je crois que c’est cette nouvelle impression de bonheur qui me rendait euphorique, je me laissais griser par les mots, mais pourtant… j’aurais du savoir, ça ne ratait jamais !

Awitelin essuya sa grande bouche aux lèvres fines et joliment dessinées. D’un air décidé elle rapprocha son fauteuil du mien, osier contre osier.

Je remarquais la nervosité de ses mains de déesse Indienne.

« Dis Alex, tu crois aux coïncidences ?

- Bien sûr Awi, chez moi c’est même plus qu’une croyance, c’est une certitude. Tu sais, ma vie n’est qu’une coïncidence !

- Ah ! Bon, alors donne-moi un exemple, comme ça, sans réfléchir. »

Je la contemplais avec curiosité, elle semblait de plus en plus sérieuse, presque grave.

« Bon, si tu y tiens... Tu sais que ce matin, j’ai acheté un exemplaire de Moustiques de William Faulkner, préfacé par Raymond Queneau et bien hier soir, enfin cette nuit j’ai terminé « Sous le filet » le premier chef d’œuvre d’Iris Murdoch qui est traduit par Clara Malraux et dédié à ... Raymond Queneau !

- Et…

- Et bien, tu sais que Clara était la fille d’André Malraux, qu’elle était la grande amie d’Armande, la fille de Francis Ponge,

- le grand poète ?

- oui, tout à fait, tu veux que je continue avec Jean…

- Non, c’est bon je te crois, je sens que tu es sincère. »

Hayatt s’étira comme une panthère, elle posa sa main droite sur ma nuque en caressant mes cheveux :

"Tu sais, des fois, elle voit des choses, elle, ma cousine, tu le crois toi ?

- Bien sûr que je le crois. Tout d’abord c’est une femme, donc un être peu ordinaire, ensuite c’est une Indienne, et enfin c’est une Navajo et là je sais, j’ai vu…

- Tu rigoles, tu as vu quoi Alex ? »

Awitelin, intervint :

« Non Hayatt, tu te trompes, cet homme là, d’une façon ou d’une autre a été choisi et il a connu des choses ignorées par beaucoup d’entre nous … »

Je fermais les yeux : ca y était. C’était reparti. Finies les vacances, c’était trop bien, c’était trop beau, chez Lorette…

Dès que le moral tournait au gris, je chantais, un réflexe de survie… Allez savoir, why not ?

J’essayais de me détendre. Je fermais les yeux, le ciel était là. J’ouvrais les yeux, le ciel me regardait.

Une heure auparavant, à dix heures cinquante et une, un gros hélicoptère noir, de l'Air Force avait atterrit dans un formidable vrombissement.

Le commandant de la « Otis Air Force Base » sur la commune voisine de Barnstable, s’était mis sur son trente et un pour accueillir Denis Watt-Myers et sa fille.

Le père de Jennifer était l’héritier de la branche la plus riche de la plus célèbre famille des Etats Unis.

Denis comme son père et son grand père s’était exclusivement consacré aux affaires, sans se laisser distraire par les sirènes électorales.

Comme le commandant Roger Smith, le disait souvent à son épouse si distinguée :

« c’est un honneur de servir une famille qui a autant donné à son pays, et j’en suis fier ! »

Dans la limousine qui emmenait l’homme d’affaires et sa fille, la discussion était animée.

« Alors comme ça tu t’es entichée d’un Français, un genre de poète, peut être un terroriste…

- Papa, arrête ça !

- Excuse-moi ma chérie, je plaisantais et tu sais quand je suis fatigué, je plaisante un peu fort…

- Oui, ça on s’en était très bien aperçu !

- Bon alors, si j’ai bien compris, tu l’envoies dans la région, tu prépares tout, tu le fais même accompagner, tu organises des réceptions grandioses à Boston et dans tout le coin et hop, il s’évanouit !… Comme ça, hein, sans prévenir… »



Samedi 15 mars 2008 - 1h15

16.03.2008

Solitude de sable

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A force de fréquenter la même solitude de sable, nous finîmes par nous voir.

James Dubois était un des nombreux Canadiens à fréquenter le Cape Cod, en toutes saisons.

Originaire de Montréal il finissait ses études à la Faculté des Lettres de l’Université Laval où il préparait une thèse sur les métiers de l’édition.

James était surtout, comme moi, un passionné de blues et souvent le soir, nous allions retrouver Lena qui finalement n’était pas très aveugle, plutôt Ukrainienne et surtout, elle possédait une voix incroyable pour nous chanter tous les grands classiques que nous connaissions ou qu’elle inventait.

James qui s’avérait un excellent musicien l’accompagnait à la guitare et souvent Helen la copine de James venait m’apprendre à faire les chœurs et à poser ma voix.

En fait comme je m’en étais rapidement rendu compte, Helen Shafer, malgré son nom nord-américain, était une véritable Indienne Mi’kmaq, originaire du Labrador.

Partageant les mêmes passions que mes nouveaux amis pour les livres et la musique, je ne voyais pas les soirées passer.

Souvent j’apercevais les deux cousines qui me faisaient de grands signes de sympathie auxquels je répondais par des sourires légèrement forcés…

Je me demandais comment faire, pour les présenter, pour que ça se passe bien…entre les trois Indiennes d’ethnies si éloignées, et si elles étaient en guerre ?

Et puis trois femmes, jeunes, jolies, sauvages…

Franchement, je n’étais pas très sûr de moi… Et dans ces cas là, j’avais besoin d’être seul, pour prendre de la distance, laisser reposer les émotions toutes neuves.

Je me connaissais et je savais que j’avais toujours tendance à m’enthousiasmer, à m’enflammer dès que je faisais de nouvelles connaissances…

Donc je résolus de visiter Sandwich, seul.

N’étant intéressé ni par le Sandwich Mini Golf ni par l’exposition Crystal by Pairpoint, il me restait à me promener dans la vieille ville historique et d’aller jeter un œil chez Paul Madden Antiques.

Je m’attendais à découvrir des antiquités plus ou moins maritimes et plutôt neuves et en fait après avoir fait plusieurs fois le tour des stands et des allées je m’installais, ravi devant le rayon des livres.

Un fauteuil club me tendait les bras et je m’y installais pour savourer le plaisir de passer en revue une collection complète des œuvres de William Faulkner, dans une très belle édition dorée.

J’étais plongé dans une étonnante préface de Raymond Queneau publiée en 1948 pour Mosquitoes, lorsque j’entendis ou plutôt je sentis qu’on me parlait.

Etant dans les livres, je pensais que James était là, Je pensais…

« Hello, fouineur, cachotier, Français, rat des livres ! Tu nous as oubliées ? »

La pression sur mon épaule était vive, les doigts sombres et fins d’Awitelin faisaient comme une pince.

Elle s’assit sur l’accoudoir. Je pris délicatement sa main et la portais à mes lèvres.

Quelle douceur mon Dieu ! Sa peau exhalait un parfum de jasmin épicé.

« C’est bien, ce que tu lis ?

-Tu es troublante, tu sais ? »


Lundi 10 mars 2008 - 23h31

13.03.2008

1 + 1 = 3

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« Merci Alex, je suis contente que tu sois troublé, on se demandait avec Hayatt, comme tu n’as pas d’alliance…

- Dingue ! Vous êtes curieuses comme des femmes ! »

Awitelin ne put s’empêcher de rire, et en même temps je la sentais frémissante d’impatience.

« Oh tu sais, les femmes moi…

- Oui c’est ce qu’on se disait, tu en as trop…trop eu ? »

J’éclatais de rire, je me levais et je lui tendis la main.

Je la contemplais pendant qu’elle recoiffait ses longs cheveux noirs. Elle portait juste une petite robe beige en coton.

« Awitelin, tu sais que tu es drôlement jolie, comme ça ?

- Arrête, beau parleur, viens, Hayatt nous attend, on va déjeuner dans un endroit sympa, ou plutôt prendre un brunch, si ça te va ?

- Bien sûr très chère, bien sûr. Attend je vais juste régler les Moustiques et j’arrive. »

Hayatt nous attendait de l’autre côté de la place. Elle avait garé à l’ombre une Toyota Prius d’un joli gris perle.

« Hey, une voiture écolo, une voiture d’Indienne, non ? »

Hayatt sourit, comme gênée, peut être émue : « C’est ma tante, tu sais elle pense que c’est la responsabilité des Indiens de préserver la planète…

- Et en plus vous êtes des femmes ! »

Hayatt qui venait de démarrer se retourna brusquement vers moi, ses yeux si noirs brulaient d’une mystérieuse énergie :

« et alors, nous sommes des femmes, où veux-tu en venir ? »

Je commençais à me sentir tout bête. Comme d’habitude, je parlais trop, je disais n’importe quoi et après, voilà…

Les larmes m’étaient montées aux yeux, je m’attendais si peu à une telle agressivité, j’étais si heureux d’avoir retrouvé Hayatt et puis voilà, elle ne comprenait pas et puis je n’avais pas la force d’expliquer, je n’étais plus capable de parler, je voulais simplement fuir, partir, descendre de cette voiture trop silencieuse, sortir, courir, et puis…

« Tu descends ou tu restes là ? »

Awitelin me secouait l’épaule, me tirait par la main, me parlait avec douceur, comme à un enfant malade.

Elle m’aida à me relever et s’élança vers la grande maison blanche, une sorte de Bed and Breakfast nommé At Annabelle.

Je regardais autour de moi, légèrement étourdi. L’endroit était ravissant et la vieille maison coloniale bénéficiait de magnifiques jardins. Il n’était pas trop tard, je pouvais encore…

Mais je sentis derrière moi, une main qui prenait mon poignet, puis un bras autour de ma taille, puis Hayatt qui était là tout contre moi qui me regardais apeurée et je la serrais si fort dans mes bras…

« Oh Alex, Alex…

- Hayatt, mon Hayatt ! Ne bouge pas, reste là, reste avec moi ! »

Je ne sais plus si elle rigolait ou si elle pleurait, ses yeux exprimaient un tel sentiment de plénitude.

« Je suis là Alex, tu vois je suis là ! »


Jeudi 13 mars 2008 - 23h31

12.03.2008

Propriétaire de…

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Un coin de plage désert, un coin à moi. Propriétaire d’un morceau de paradis. S’étendre, fermer les yeux.

Deviner quels évènements le souffle des cieux va traduire, inscrire dans le creux des vagues, bruissements sur le sable.

A quoi bon tous ces mystères, toutes ces vies ?

Virginia me hantait depuis que j’étais là, surement à cause de la multitude des phares, ici comme chez elle, à Talland House, l’été, To the Lighthouse.

Le génie de Virginia qui rejoint si fort Proust, dans les difficultés de la vie, la maladie, la solitude, une sexualité à part, pas d’enfant, une vie blessée, un refuge dans la pensée, dans l’intelligence, ailleurs, à côté, dans la société ils ont pu voir beaucoup mieux, beaucoup plus loin.

L’un accroché à sa mère, l’autre dépendante de sa sœur, une enfance idéalisée et puis après, l’œuvre contre la mort.

C’est sûr que le talent artistique se nourrit des blessures de la vie, l’antidépresseur suprême, Virginia toi qui étais l’intelligence de l’intelligence, je me prosterne à tes pieds de sable.

Quel bonheur de penser à elle, tout le temps, partout Virginia est là, je l’emmène, je la lis, je lui parle, elle est là, conscience astrale, chemin de vie.

J’ai dévoré Instants de vie, une merveille de cinq récits autobiographiques écrits par madame Woolf.

Une véritable jubilation de se promener avec Virginia à Londres de Kensington à Bloomsbury et puis en Cornouailles, à Saint Yves dans la maison magique, Talland House.

Elle avait une telle admiration pour sa mère qui est morte trop jeune, modèle de beauté, d’intelligence et de bonté. Après ça, comment ne pas aimer les femmes ? Impossible…

Comme toujours, la traduction par une Woolfeuse (nouveau !) émérite est absolument somptueuse.
Dommage que le titre, sûrement choisi par l’éditeur, ne ressemble en rien au livre.

Le titre original Moments of Being correspond vraiment aux moments d’être, ces instants particuliers où nous sommes pleinement conscients d’exister, de penser et d’agir, par opposition à tout ce que nous accomplissons quotidiennement, mécaniquement sans nous engager…

Un de ces matins-là, dialogue avec le sable aux reflets gris, le vent murmure, susurre des mots amis.

Je referme Black Water, les mains communiquant un dernier souffle à travers la douceur de la couverture. Encore étonné, ébranlé par le talent invraisemblable de cette femme, Madame Oates…

Chaque page, comme un coup de poing, chaque ligne sortie d’un cauchemar de rêve. Quelle grâce dans tout cela, l’image de la création.

Songeur et admiratif, tendu vers le flot, bercé par le ciel de blanc et de nuages. La-aussi, la traduction est remarquable et le titre français lamentable.

Pourquoi l’eau noire qui submerge, encercle et étouffe l’héroïne devient : Reflets en eau trouble, ce n’est plus de l’incompétence éditoriale, c’est de la connerie.

Le récit est encore plus juste ici car plusieurs personnages du roman viennent de Boston et en plus je crois que c’est vraiment arrivé.

Yes je suis entouré, les phares de Virginia au Nord-est et les Bostoniens de Joyce Carol Oates à l’Ouest…

Notre professeur de Littérature à l’Université de Princeton a l’air de bien connaitre la région car « Hunger », une nouvelle du recueil « The Female of the Species » se passe au Cape Code avec de grandes maisons au bord d’une plage que je ne désespère pas de reconnaitre…


Vendredi 29 février 2008- 8h27 – On train

Le mot after

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Norma debout, Norma regardait le soleil gris.

Norma se laissait envelopper de paillettes de lumière, étoiles dispersées, contrejour.

Norma chantait dans sa tête, comme un blues alsacien, une chanson d’ailleurs pour penser entre hier et demain, être là, exister pour… Qui déjà ? Pour demain.

A midi trente, elle rejoint Balthazar au Terminus, une des grandes brasseries situées face à la gare du Nord.

Elle n’aimait pas trop les environs de la gare, glauques et incertains.

Des individus aux activités indécises rodaient aux alentours, quelques uns étaient ivres, d’autres se battaient, beaucoup étaient Polonais.

Elle trouva la Brasserie accueillante, l’atmosphère était chaude et pressée. Les maîtres d’hôtel étaient très parisiens, diff