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02.05.2008

Phantom of delight

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Je me penchais vers Jennifer, J’admirais ses mains, je devinais ses pieds, bronzés, racés, bien éduqués assurément…

« Jenny, tu penses à des enfants, des fois ?

- Ca m’arrive, oui parfois, quand je ne my attends pas, entre deux spasmes d’activité aigue, je me pose quelque part, le front contre la fraicheur d’une vitre ou accoudée à une rambarde me séparant de l’océan, ça me tombe dessus, comme ça.

Je vois des images de boucles folles, de bambins qui gambadent, deux ou trois, et des cris et des fleurs qui brillent et de la joie qui pétille et…

- Si tu as une fille, tu l’habilleras comment ? »

Jenny releva la tête et prit son menton dans sa main gauche :

« Quelle question ! Mais je… l’habillerais comme moi ! »

Jennifer n’était pas une Indienne ni une déesse mais elle était extrêmement intelligente. Elle savait toujours quelle était la réponse que j’attendais, que j’espérais.

J’avais les larmes aux yeux, rien que d’imaginer une petite Jenny et surtout sa mère, et le bonheur dans les yeux de sa mère…

Dans l’air brumeux de la grande maison coloniale flottait un parfum capiteux, mélange de cannelle du Sri Lanka et de tlilxochitl, la gousse noire utilisée par les Aztèques pour parfumer le cacao, que nous appelons vanille.

D’un salon à l’autre, en suivant les lignes brisées des parquets lustrés, nous avions fait halte sur une sorte de loggia, couverte de plantes grimpantes ponctuées de fleurs mauves et blanches.

Assis sur un banc de bois gris, nous étions face à une pièce d’eau invisible des jardins. L’azur du ciel hébergeait un, deux flocons blancs qui étaient là simplement, philosophes de l’espace temps, choses de l’univers.

Sur la droite, je reconnus la voix de Kasey, son rire si étrange de beauté absolue.

Elle avait entrainé Awitelin et Hayatt, subjuguées à un tel point qu’elles étaient redevenues les étudiantes ultra-sérieuses, les doctorantes de Harvard, avides d’acquérir de nouvelles compétences, encore plus, savoir d’avantage, toujours…

Le groupe des trois Indiennes apparut dans notre champ de vision et s’approcha d’un arbre imposant.

Kasey parlait soit en anglais soit en Navajo, plus lentement pour Hayatt. Les deux jeunes femmes aux cheveux si noirs, buvaient les paroles de l’enfant qui semblait leur faire un cours de botanique :

« Pacane est le mot d’origine Algonquin désignant la noix de pécan qui est le fruit de ce pacanier qui est une sorte de noyer d’Amérique de grande taille dont le bois est très apprécié en ébénisterie… »

Puis après un instant de tête à tête avec le ciel, j’entendis Hayatt décrire la maison de sa tante :

« A colonial home …One mile from Sandy Neck Beach. Large bedroom with spacious cathedral ceiling, attached bath, sitting area, loft with twin beds…»

Awitelin ajouta :

« Don’t forget a great area for relaxing and bird watching.»

Ensuite Kasey leur parla à voix basse et alors les filles se mirent à rire par saccades, puis s’éloignèrent un peu plus loin.

Jennifer rangea son téléphone translucide, elle paraissait satisfaite.

« Bon tout est OK. J’ai la confirmation pour la maison et les services, la voiture est à notre disposition. Que veux-tu faire ? »

- Comment Jenny, qu’est-ce que tu racontes ? Explique-moi, je n’ai pas suivi… »

En fait j’étais complètement abasourdi… Bien sûr j’aurais dû anticiper, imaginer…

J’aurais du savoir que Jennifer avait compris que je souhaitais conserver mon indépendance et d’un autre côté, la petite chambre que j’occupais au dessus de l’épicerie de Sandwich, ça faisait un peu… petit !

C’est vrai, j’aurais dû savoir qu’elle me retrouverait et imaginer la suite, faire mon sac…

« Heu Jenny, il faut peut être que j’aille préparer mes affaires, que je range…

- Tu es mignon Trésor, mais nous sommes passées avec Kasey, tout est réglé, tes affaires sont dans la voiture… »

Elle jouait négligemment avec la lanière de son sac. Puis elle tourna lentement la tête vers moi et posa sa main de satin sur ma joue.

Dans ses yeux d’un vert étincelant, je reconnus la flamme de l’amour des femmes, quand elles sont nos mères, quand elles ont envie de nous donner le monde entier, et le reste…

La beauté étincelante et inaccessible de cette femme assise près de moi me rappelait les derniers vers du poème de Wordsworth cités par Virginia Woolf dans le Livre sans nom :

“She was a phantom of delight...”

Jeudi 27 mars 2008 - 13h25