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06.05.2008
Colère

Personnellement, j’aurais bien aimé la balade champêtre en voiture, mais je savais que l’unique route nationale, l’US Highway numéro six, allant jusqu’à l’autre extrémité du Cape risquait de ne pas longer la mer…
Et puis, endurer trois voire quatre heures de trajet, séparés en deux véhicules si tout le monde venait, ne m’enchantait guère.
Finalement, l’avion c’était le plus simple… Même si j’avais un doute, la vie apparaissait si facile avec Jennifer, mais pour un avion il faut une piste, pour une piste il faut un aéroport, donc une vraie ville, donc…
Jenny se tenait devant moi, rayonnante. Elle était là et déjà autre part.
Venant d’ailleurs je reconnus une musique qui me fascinait toujours, c’était le « Don’t panic » de Coldplay.
Jennifer, dans un de ses gestes préférés, appuya les doigts de sa main droite sur mon avant bras, elle le faisait comme sans y penser, mais je savais que pour une femme comme elle, aussi experte dans la maitrise de son corps et de ses émotions, que chaque mouvement était un signe chargé de sens.
Elle me disait, je suis là, vraiment là, heureuse d’y être, avec toi. Quand je sentis ses ongles se planter dans ma peau, je la pris contre moi en la serrant fort contre mon cœur.
« Merci Jenny, merci. »
Elle se dégagea doucement et caressa ma joue.
Nous partîmes, Kasey en tête. Elle était joyeuse et elle chantait en exécutant des pas de danse, des histoires entre les chats…
Tout à coup, Kasey se figea sur le palier face au grand escalier. De toute évidence elle voyait quelque chose, un évènement imminent, elle entendait quelqu’un lui parler. Peut être… Je n’osais plus bouger.
Alors, elle sauta, elle vola par-dessus la rambarde pour atterrir en plein dans la double porte d’entrée qui vola en morceaux dans un flash de lumière, verte, phosphorescente et étincelante.
Je descendis quatre à quatre l’escalier, je franchis le seuil étonnamment propre et je vis une grande bête blanche, tranquillement assise devant la maison, entourée par une quinzaine d’hommes armés qui visiblement n’attendaient plus qu’un ordre pour tirer.
Kasey se tenait contre la fourrure soyeuse de l’animal. Elle était dans un état de fureur indescriptible. Quand je vis son visage se fermer et se durcir je ne pu m’empêcher de crier :
« Non Kasey, non ne fais pas ça ! »
La petite Indienne embrassa le museau du loup, se redressa de toute sa hauteur, les bras levés vers le ciel, les paumes dirigées contre les pauvres hommes en noir. Elle prononça quelques paroles graves en Navajo, où je compris seulement « jamais ».
Les hommes en armes se tenaient immobiles, comme sur une photo. J’avais l’impression irrésistible que Sarah et Ludivine étaient là, pour protéger, mais surtout pour calmer leur fille.
Le ciel gris noircit et un éclair le traversa. J’entendis le bruit lourd des armes qui tombaient. Les hommes vacillèrent, leur chef eut un rictus horriblement triste, puis ils partirent en arrière, comme aspirés, puis disparurent, comme effacés…
Lundi 31 mars 2008
15:09 Publié dans Virginia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Rockport - Maine

Je suivis Madame Smith dans la pièce à côté. Elle avait un côté Woolfien. Plutôt grande et maigre mais relativement charpentée, genre liane-osseuse.
Elle possédait une magnifique chevelure d’un blond vénitien doré qui adoucissait la dureté de ses traits.
Quand elle me tendit mon verre de Canadian Club, ses yeux bleus comme des turquoises pétillaient de fraicheur et de vie.
« Alors comment trouvez-vous mon chez-moi, mon cher Alex ? »
Je toussais en avalant une gorgée de travers. Cette femme que j’avais crue définitivement guindée était exceptionnellement vivante, vibrante d’émotions.
Et elle s’exprimait dans un français fluide avec un accent très léger, presque …
« Vous êtes surpris Alex ?
- Oui Madame, excusez mon indiscrétion, mais êtes vous canadienne ? »
Elle rigola en me faisant signe de m’asseoir dans la bergère proche du fauteuil cannelé où elle s’était installée.
A travers la fenêtre à petits carreaux, on apercevait un petit parc ombragé qui contribuait à l’impression de sérénité que j’éprouvais dans le salon-bibliothèque de Dorothy Smith.
« Quelle merveilleuse collection de livres vous avez là, Madame, pratiquement toutes les éditions de Virginia Woolf en anglais, en allemand et en français !
- Merci, Alex. Effectivement j’en suis assez fière. Tenez, je viens juste de recevoir celui- ci qui m’a été envoyé de Chicago »
Religieusement, je pris l’ouvrage dans mes mains, sans oser l’ouvrir. La jaquette était magnifique, je reconnus immédiatement l’édition de 1931, par la Hogarth Press de « a writer’s diary » que j’avais souvent vue en photo.
Pour les inconditionnels de Virginia Woolf cette édition originale avait d’autant plus de valeur que l’éditeur était Leonard Woolf son mari et que le dessin de la couverture était de la main de sa sœur adorée, Vanessa Bell.
« Quelle émotion Madame mais qui vous a dit…
- Et bien, il y a quelque temps Mademoiselle Watt-Myers m’a parlé d’un ami français complètement toqué de Virginia, donc j’étais tellement curieuse à l’idée de vous rencontrer et…. »
Et là tout à coup, elle bloqua, il y eu comme un sanglot étouffé et elle tourna vivement la tête vers la fenêtre.
« Vous allez me trouver ridicule !
- Mais non, je vous assure, je…
- J’avais tellement peur de vous décevoir, d’avoir l’air d’une petite provinciale… Ma fille Alicia me dit tout le temps que je ressemble à une oie guindée, vous trouvez ?
- Arrêtez de dire des sottises, Dorothy, vous permettez que je vous appelle ainsi ?
Vous êtes une femme délicieuse et d’une grande gentillesse… »
Et j’ai vu encore une trace de doute dans ses yeux rougis, j’ai ajouté :
« Et vous êtes extrêmement élégante ! »
Gagné ! Elle posa les mains sur les genoux et poussa un profond soupir de soulagement. Elle passa sa main dans son épaisse chevelure dorée.
« Ah Alex, ça me fait du bien de parler avec vous. Ca me rappelle mon enfance, à Rockport dans le Maine. »
Lundi 5 mai 2008
09:00 Publié dans Virginia | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

